L'invité

EVARISTE DIGNITO DIRECTEUR GENERAL SEMENCE BTP

EVARISTE DIGNITO DIRECTEUR GENERAL SEMENCE BTP

Passionné des BTP, l’homme d’affaires DIGNITO, comme un phénix fait renaître des cendres de la crise militaro-politique qu’a connu la RCA son entreprise «SEMENCE BTP ». Le grand entrepreneur est revenu sur cette période triste, l’impact imposé par ce conflit et les efforts consentis qui lui ont permis de remonter la pente et d’hisser sa société au rang des premiers dans son secteur d’activité.

V.A: Monsieur DIGNITO, la crise militaro-politique de 2012 à 2016 a eu un impact très significatif sur votre investissement. Si vous revenez sur cet épisode douloureux de l’homme d’affaires que vous êtes?

M. DIGNITO : Merci pour votre visite chez nous. Effectivement, la crise a eu un impact très négatif sur nos activités. Vous savez bien que lorsqu’il y a la crise, cela ralentit les activités et peut faire disparaître les entreprises. Et dans ces conditions, vous le savez, on ne peut pas investir. La crise a été très négative pour Semence BTP en particulier, et surtout pour le secteur des BTP centrafricain en général. Parce que nous travaillons beaucoup plus avec des financements extérieurs des bailleurs de fonds pour des travaux d’utilité publique. Pendant cette crise, pratiquement, tous les bailleurs ont plié bagages. L’impact a été catastrophique pour nos structures économiques.

V.A : Et s’il fallait évaluer les pertes pour vous, ce serait?

M. DIGNITO : Nous avons eu à faire l’évaluation de tout ce que nous avons perdu pendant et après la crise. Parce que, quand la rébellion était rentrée dans la ville de Bangui, elle s’est attaquée beaucoup plus aux structures économiques. Il fallait aller s’approprier rapidement des matériels roulants, des véhicules de chantiers et autres. Pour nous particulièrement, les troubles déclenchent alors que nous étions en pleine préparation d’un
chantier qui venait de nous être attribué par le ministère du plan. Un grand chantier financé par l’Union Européenne. Nous avons acquis des véhicules roulants. Malheureusement, la rébellion a tout emporté. Pareil en ce qui concerne les outils de production. Il nous a ensuite été difficile d’affronter l’inactivité qui s’en est suivie. Elle a été une autre douleur parce qu’au sein de l’entreprise, il y a des personnes dont on ne peut se séparer ; nous les appelons souvent le personnel noyau qu’il a fallu gérer pendant la crise. Ceci implique qu’il fallait lui assurer un minimum de rémunération. C’est la gestion de ce personnel qui a été plus difficile.
D’autre part, nous sommes des structures économiques, et nous travaillons avec des mécanismes des leads de financements, des découverts et autres. C’est comme une roue qui tourne. Mais avec l’inactivité, les lignes de financements qu’on avait et qui étaient négatives, n’ont pu être compensées. Cela continue de créer des agios, des intérêts au niveau des banques et lorsqu’il y a eu une petite lueur de reprise, toutes nos trésoreries devaient de prime à bord combler le vide créé par l’inactivité. Maintenant,
il y a le fait que beaucoup d’investisseurs aient perdu confiance en notre pays, et ne sont pas de si tôt revenus, ça a eu une conséquence énorme. C’est effectivement le rôle du politique qui doit travailler pour que les financements reviennent. Il y a encore beaucoup d’autres choses qui ont été très négatives mais nous ne pouvons pas tout citer.
Sur le plan de la ressource humaine, le personnel que nous avions formé depuis longtemps et que nous étions contraint de mettre en chômage technique. Après la crise, nous n’avons pas pu les retrouver. La liste des conséquences est très exhaustive mais globalement, la crise a été très négative pour notre entreprise et pour le secteur de BTP en particulier.

VA : Malgré tout ça, vous avez dû reprendre l’activité où avez-vous puisé autant d’énergie ?

M. DIGNITO: Nous avons fait preuve de résilience. Pour nous, il fallait continuer à nous battre. Parce que c’est avec beaucoup d’énergie que nous avons bâti cette entreprise, nous ne pouvions pas la laisser tomber malgré les effets de la crise. Il fallait faire des efforts pour relever les défis. Ce que nous avons fait en un premier lieu c’était de renégocier avec les banques de la place afin qu’elles nous soutiennent. Nous avons repris certains chantiers qui avaient été arrêtés et c’est tout doucement que nous avons pu remonter la pente.
Nous n’avons pas totalement effacé l’ardoise, parce que tous les efforts que nous menons ont pour but d’essayer de boucher le vide. Nous espérons que, petit à petit, nous finirons par combler ce vide, émerger et évoluer en surface.

VA : Semence, c’est le nom de votre entreprise, pourquoi l’avoir dénommé ainsi ?

M. DIGNITO: Alors, Semence BTP. Je l’ai dénommé tout simplement, parce que j’ai été inspiré de quelque chose. Si vous voulez moissonner demain, vous devez semer la veille. Cela veut dire tout simplement, si vous voulez des résultats tous les jours, il faut poser les jalons d’un bon résultat. C’est-à-dire qu’il faut travailler sans relâche pour moissonner. Voilà l’inspiration.
On doit travailler chaque jour si on veut avoir des résultats.

VA : Comment réussir à partir d’un état chaotique et être classé plus tard parmi les plus grandes entreprises centrafricaines ?

M. DIGNITO: C’est un problème de détermination et de courage. Il y a beaucoup d’histoires dans la vie des hommes d’affaires qui ont connu des pires moments et qui ont pu s’en sortir, rien que par la détermination et le courage et par une certaine volonté.
C’est ce qui nous a animé. Nous avons cru en notre affaire. On s’est dit que malgré tout, nous pourrions y arriver. C’est une partie de l’histoire de l’entreprise mais, nous pensons que nous arrivons à la surmonter, ça va être une belle histoire à raconter. Nous ne disons pas que nous avons totalement surmonté. J’ai dit que la crise a fait en sorte que nous ayons effectivement des crédits vis-à-vis des structures bancaires de la place, et qu’au fil du temps des activités que nous sommes en train de mener, on
rembourse, nous essayons de nous équilibrer financièrement.
Mais aujourd’hui, nous pensons que le plus dur a été fait, il est derrière nous et l’avenir va être prometteur si jamais les conditions de paix et de sécurité s’améliorent. Ce n’est que dans ces conditions de sécurité qu’on peut mener une activité économique.
Nous avons notre siège principal à Castors, c’est-à-dire à 1km de PK5, le point névralgique des crises. Nous avons dû délocaliser provisoirement notre siège, parce qu’étant proche de la zone de trouble, on a voulu se retirer ici. Ça aussi, c’est l’une des conséquences de la crise, en nous contraignant à nous réorganiser. Le site ici est un peu étroit par rapport au site du siège principal qui est plus vaste et qui permet de pouvoir parquer l’ensemble de matériels de l’entreprise. Aujourd’hui, nous sommes déterminés à aller de l’avant. Parce que nous disons que ce pays doit être construit par les nationaux. Nous faisons partie de ceux-là qui pensent que nous pouvons apporter notre part de contribution au développement de ce
pays. C’est la réelle raison de notre motivation. Croire en ce que nous sommes en train de faire.

VA : Si vous nous parliez de Semence BTP, qu’est-ce que vous faites au quotidien, et qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans le BTP ?

M. DIGNITO: J’ai reçu une formation en Génie civile, J’ai eu un bac F4 au lycée technique de Bangui et j’ai été formé entièrement en Afrique, à l’école nationale d’ingénieur de Bamako. Nous avons de grandes écoles de formations en Afrique qui peuvent former effectivement les techniciens compétents. J’ai travaillé dans une entreprise de BTP, et j’ai été motivé par ce secteur, J’ai donc créé la Semence BTP. Au départ, j’ai voulu aider les
compatriotes, donner du travail aux centrafricains. J’avais ce désir ardent de pouvoir au moins offrir un emploi à 4 ou 5 centrafricains. Je sais qu’un centrafricain nourrit 20 personnes dans un foyer, si j’offre de l’emploi à 5 personnes, c’est dire que ma structure permet de nourrir 100 centrafricains, pour moi c’était un grand pari.
Aujourd’hui, nous avons pratiquement 50 personnes qui travaillent en CDI. Si derrière ces 50 personnes, il y a 1 centrafricains qui sont pris en charge, imaginez un peu la part d’équilibre sociale que notre structure apporte dans le pays. C’était la première raison de ma motivation.
La deuxième raison, réside dans le fait que je suis passionné par les chantiers. Alors quand j’ai fini l’école, j’ai été chef de chantier. J’aime être sur le chantier; Même en tant que patron. Dans une seule journée, si je n’arrive pas à aller sur un chantier, alors je ne suis pas tranquille. C’est vrai que c’est une activité économique qui permet de gagner de l’argent, mais derrière tout ça, c’est vraiment la passion d’un métier. Je suis passionné par le BTP et je le fais avec beaucoup de plaisir.

VA : Quelle attitude un entrepreneur devrait adopter pour ses investissements en temps de crise ?

M. DIGNITO: D’abord, la crise a été une surprise. Si on est au courant d’une crise qui arrive, je pense qu’on va se méfier de se lancer dans des investissements. Personne ne s’y attendait. Je me souviens nous étions en 2011-2012, la paix était totale dans le pays et nous ne pouvions que rêver d’un avenir meilleur. Nous étions dans le plein investissement. Maintenant, avec ce qui s’est passé, quelle leçon tirée ? Qu’est-ce qu’il faut dire à un opérateur économique dans le secteur BTP ?
L’opérateur économique est celui qui doit prendre des risques mais qui doit être aussi prudent, qui doit pouvoir mesurer ces risques. Je pense que c’est le message qu’il faut. Cependant, il ne faut pas aussi trop se restreindre en disant que la crise est là, on ne fait rien. Nous sommes dans un métier de risque. Si vous ne risquez pas, vous ne pouvez pas. Pendant la crise, j’ai vécu grâce à l’investissement que j’ai fait sur les engins et autres pour un chantier. Pendant cette crise, des ONG et autres louaient le matériel. On louait des citernes pour approvisionner de l’eau dans les camps des personnes déplacées. C’est grâce à cela que l’entreprise a survécu. Ça nous rapportait pratiquement 10.000.000 FCFA par mois ; cela nous permettait effectivement d’assurer un minimum de salaires. Je pense que le seul conseil que je peux donner est qu’il faut savoir mesurer ses risques, avancer avec prudence puisque nous sommes dans une situation de précarité sécuritaire. Même s’il y a des efforts qui sont en train d’être fait par les autorités afin ramener la paix dans notre pays, mais la météo sécuritaire n’est pas encore totalement dégagée. Il y a encore des situations pour lesquelles il va falloir s’armer de prudence et mesurer la prudence.

VA : Sur quel type de chantier votre entreprise est portée ?

M DIGNITO: Nous sommes une entreprise tout corps d’Etat. Nous faisons du bâtiment, de l’assainissement, des travaux publics c’est-à-dire des routes. Pour l’instant, nous sommes sur des chantiers de constructions des stations-services pour le groupe pétrolier français TOTAL, pour le groupe pétrolier
Camerounais TRADEX. Nous sommes en train de réhabiliter des routes en terre dans l’arrière-pays. La route Grimari-Bambari, qui est une route très dégradée avec un niveau de service catastrophique. Aujourd’hui, grâce à un financement sur le budget national, suite à un appel d’offres, nous avons été attributaire et nous sommes en train de finir ces travaux. Nous travaillons en groupement avec une entreprise sœur Alizé Construction. Nous venons de gagner la construction d’un immeuble R+2 financé par l’Agence Française de Développement (AFD). C’est un chantier qui va démarrer d’ici un mois, pour lequel nous sommes en pleine préparation de démarrage des travaux. Nous avons aussi déposé des offres de toute part, nous attendons les résultats. On essaye de ne rien laisser. Nous acceptons des offres en fonction de notre capacité technique et financière. Il faut prendre ce qu’on peut faire, le faire et surtout le faire dans les délais.

VA : Une crise comme celle-là a un impact sur le plan démographique et des ressources humaines, est-ce que vous avez sur le terrain de compétences adéquates et qualifiées pour votre type d’activités ?

M DIGNITO: D’abord, l’histoire de la République centrafricaine ces 20 dernières années n’est pas de nature à favoriser l’émergence d’une ressource humaine fiable. L’expérience et la compétence s’acquièrent par la pratique. Lorsque les gens sont dans la pratique régulièrement ils grandissent en compétence et deviennent expérimentés. Or, depuis 20 ans, nous vivons de crise en crise. L’absence de projets à cause de la crise, ne nous a pas permis effectivement de former les techniciens qu’il faut, c’est une première conséquence en termes de ressources humaines.
Pour l’instant, nous faisons appel à des expatriés dans les pays voisins ou en Afrique de l’Ouest pour essayer de renforcer la ressource humaine locale. Les compétences locales, il n’y en a mais du fait qu’elles n’ont pas suffisamment exercé, il existe un petit souci en termes de rendement, de gestion de chantier. Ceci nous oblige à faire appel à l’expertise extérieure qui vient compléter avec l’expertise locale ce qui nous permettrait ainsi
de progresser dans nos activités.

VA : A l’heure actuelle, quelles sont les opportunités pour investir dans le BTP en Centrafrique ?

M DIGNITO: Il y a beaucoup d’opportunités ; On dit qu’après la pluie il y a le beau temps. Nous pensons que le beau temps est en train d’arriver. Même s’il y a un nuage de beau temps, nous avons foi que ça va se transformer en une véritable pluie.
Vu que le pays est en train de se reconstruire, la République centrafricaine est une opportunité d’affaires. C’est l’occasion de demander à tous ceux qui veulent investir dans notre pays de pouvoir le faire.
Nous pensons que c’est mieux de se l’approprier maintenant et prendre de la place, ne dit-on pas que la terre appartient aux premiers occupants. C’est pour cela que les gens doivent se faire de la place maintenant afin qu’au moment d’éclosion, qu’ils aient déjà pris place et participent ainsi à la reconstruction. Les routes, les voies, les hôpitaux, les écoles et tout, il y a un déficit énorme dans ce secteur. La République centrafricaine est une opportunité pour l’Afrique centrale et pour l’Afrique toute entière.

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